Étang de Salses-Leucate
Résumé
C’est la deuxième plus grande lagune du Languedoc-Roussillon après l’étang de Thau. L’étang de Salses-Leucate occupe l’extrémité septentrionale de la plaine du Roussillon et s’étend à cheval sur les départements de l’Aude et des Pyrénées-Orientales. Cet article s‘appuie sur les données scientifiques disponibles concernant les principaux facteurs de son fonctionnement naturel. La géographie se caractérise par la distinction de deux bassins et par une alimentation en eau douce d’origine presque exclusivement souterraine. La géologie résulte de l’évolution tectonique de la plaine du Roussillon et de son remplissage néogène puis quaternaire. Les herbiers de magnoliophytes sous-aquatiques et le ceinturage de la végétations halophile et palustre dominent sa botanique. La faune est remarquable par la richesse de ses peuplements benthiques et de son ichtyofaune; elle l’est aussi aussi par l’avifaune migratrice et les espèces classées patrimoniales comme l’Émyde lépreuse. Ces caractéristiques ont contribué à l’intégration du complexe lagunaire dans le réseau Natura 2000, aux inventaires ZNIEFF et à la liste des zones humides d’importance internationale de la convention de Ramsar. La falaise de Leucate, située au nord du bassin, fait l’objet d’un article distinct.

Introduction
L’étang de Salses-Leucate se situe à une dizaine de kilomètres au nord de Perpignan. Salses au sud et Leucate au nord lui donnent son nom. Il chevauche la limite administrative de l’Aude et des Pyrénées-Orientales. Ses dimensions présentent une longueur d’environ 14 km, la largeur maximale est de 6,5 km et la superficie est de l’ordre de 5 340 hectares , ce qui en fait le deuxième plus grand étang en Languedoc-Roussillon, après l’étang de Thau.
L’intérêt scientifique de cette étang tient à plusieurs facteurs : une alimentation en eau douce presque entièrement karstique, une communication avec la mer longtemps liée aux variation des graus, puis totalement remaniée par l’homme. La qualité des eaux demeure remarquable comparée à celle des lagunes méditerranéennes. L’étang possède une biodiversité qui lui confère une importance aux niveaux national et international. La compréhension de l’étang de Salses-Leucate conduit à articuler les échelles de temps et d’espace. Le temps long, celui de la tectonique pyrénéenne et des oscillations marines quaternaires qui ont façonné la cuvette et le temps court des cycles saisonniers (variations eau douce /salinité) qui régulent la répartition des espèces.
L’article s’appuie essentiellement sur deux études complémentaires : l’étude physico-chimique de Pierre Arnaud et René Raimbault (1969 – Institut scientifique et technique des Pêches maritimes), et l’étude de gestion écologique publiée par le syndicat mixte RIVAGE (années 2010) , dans le cadre de Natura 2000. Ces données sont complétées par les suivis réalisés par RIVAGE, l’Ifremer et les inventaires Natura 2000 disponibles. L’article abordesuccessivement : la géographie et l’hydrologie de la lagune, la géologie, la flore aquatique et périphérique, sa faune, avec un rappel du dispositif de protection dont bénéficie ce milieu. Un article concerne la falaise de Leucate dominant le nord de l’étang .
I. Géographie et hydrologie
1. Deux bassins
L’étang est parallèle au rivage marin. Il en est séparé par le cordon littoral ou lido. Bien qu’il forme une seule nappe d’eau, l’étang comprend deux bassins. Ce sont le bassin de Leucate au nord et le bassin de Salses au sud. L’anse du Paurel constitue une sous-unité morphologique du bassin nord,. Les deux bassins sont séparés par une ligne de hauts-fonds (profondeur de l’ordre du mètre) qui marque la séparation. Sur ce seuil médian un îlot permanent: la Rascasse. l’îlot de Vy est à peine émergé; la description d’Arnaud et Raimbault la donne comme ne découvrant qu’a de rares périodes de très basses eaux. La documentation actuelle (RIVAGE) la donne comme rarement émergée et de très faible superficie. La limite départementale entre l’Aude et les Pyrénées-Orientales suit ces hauts-fonds, matérialisant au plan administratif la réalité du bassin de Leucate au nord (Aude) et du bassin de Salses au sud (P.O.).
Les deux bassins sont inégaux. La surface totale est de 5 345 hectares (levé bathymétrique années 1960, diverticules inclus comme l’anse du Paurel ou la Corrège). D’autres sources retiennent une superficie d’environ 5 400 hectares. La profondeur maximale est de l’ordre de 3,5 mètres.
La répartition des fonds suit une dissymétrie identique pour les deux bassins. Depuis l’ouest, les profondeurs augmentent suivant une pente douce et régulière, pour remonter brutalement côté oriental, formant un véritable talus. Cette dissymétrie est attribuée à l’action du vent dominant du secteur nord/nord-ouest (Cers/Tramontane). La répartition des profondeurs est dissymétrique entre les deux bassins. Elle résulte de l’histoire morphologique de la lagune et de l’action des vents et des courants sur les sédiments ; les rives à l’est qui sont exposées, subissent un affouillement; les rives ouest sont préservée par les reliefs qui les bordent.
2. Cordon littoral et graus
Le lido isole l’étang de la mer. Il s’est constitué pendant la phase d’alluvionnement de la transgression holocène (=transgression flandrienne)en même temps que l’ensemble du dispositif lagunaire. La communication marine se fait par les graus, des passes qui ouvrent le lido.
Jusqu’aux années 60, deux graus naturels assuraient les échanges avec la mer. Leur ouverture dépendait des mouvements de la mer. Leurs positions ont varié au cours des siècles. Le grau de Leucate, a été unique pendant une grande partie du XXe siècle et avait tendance à l’ensablement; dès 1897, Gourret mentionnait qu’il ne s’ouvrait généralement que de l’automne au début du printemps avec les crues et les apports continentaux. De profondes modification interviennent à la fin des années 1960 par les aménagements touristiques de Port-Leucate et de Port-Barcarès. La lagune communique aujourd’hui avec la Méditerranée par trois graus aménagés.
Le grau des conchyliculteurs, ou grau de Leucate, est le plus ancien des trois, il a été aménagé afin de maintenir une communication permanente avec la mer. Le grau Saint-Ange a été aménagé en 1965 et le grau de Port-Leucate a été creusé en 1968. Ces aménagements ont accru et régularisé les échanges avec la mer, contribuant ainsi à modifier le régime hydrologique et la salinité de la lagune
3. Alimentation en eau douce et origine karstique
Dans l’étang de Salses-Leucate, aucun cours d’eau permanent important ne se jette. L’essentiel de l’apport d’eau douce est d’origine souterraine. Cette particularité est liée à la géologie karstique du massif des Corbières. Les calcaires fissurés absorbent les précipitations et les restituent à la base du relief par d’importantes résurgences.
Les résurgences majeures sont Font Estramar et Font Dame. Elles se situent sur la commune de Salses et débouchent dans la zone marécageuse du sud-ouest. Elles alimentent deux petits cours d’eau permanents et de faible longueur, la Rigole et le ruisseau de Font Dame. Font Estramar est une résurgence de type vauclusien. Ses eaux remontent des profondeurs dans une vasque d’une vingtaine de mètres de diamètre creusée au pied de la falaise calcaire. La dénivelée de la cavité est de 312 mètres, pour un développement de 2 900 mètres (Jean-Yves Bigot, Spéléométrie de la France 31/12/2000). Les débits historiquement avancés sont de l’ordre de 3,5 m³/s pour Font Estramar et 2,3 m³/s pour Font Dame. Ils situent l’apport souterrain karstique très au-dessus des écoulements de surface. Les données actuelles de l’observatoire donnent un apport moyen des deux de l’ordre de 2,6 m³/s (variation des dates et méthodes d’étude). S’ajoutent, aux deux principales, huit autres émergences qui sont temporaires pour la plupart.
À ces apports karstiques s’ajoute de façon plus diffuse, la nappe phréatique identifiée dans les alluvions perméables de la plaine de la Salanque. Les apports superficiels demeurent épisodiques par quelques ruisseaux (l’Arène, le Pla, la Canaveire, la Boucheyre). Leur lit est habituellement sec et ils ne sont alimentés qu’aux périodes de fortes pluies. l’Agly, qui traverse la Salanque pour rejoindre la mer au sud ne s’y déverse, et qu’en partie seulement, lors d’inondations exceptionnelles.
4. Un gradient de salinité variable que modifie le vent et la saison
La salinité de l’étang varie fortement dans le temps et dans l’espace. Elle est dépendante des apports des émergences karstiques, de l’évaporation estivale et des entrées marines fonction des graus et du régime des vents. Les salinités les plus faibles se rencontrent généralement à proximité des résurgences (anse de Roquette) et dans les secteurs les plus confinés, tandis que les secteurs soumis aux échanges marins peuvent présenter des salinités plus élevées. Le gradient varie selon la saison, les vents, les précipitations et le fonctionnement des graus. Les salinités atteignent leur minimum en hiver, sous l’effet des pluies automnales et de la faible évaporation. Elles culminent en été avec la sècheresse et l’évaporation. La variation de ce gradient détermine la distribution des herbiers et des peuplements animaux. Il y a une séparation des espèces euryhalines tolérantes à de fortes variations salines et des espèces strictement dulçaquicoles limitées aux abords des résurgences.
II. Géologie
1. La plaine du Roussillon : une dépression d’effondrement
L’étang de Salses-Leucate fait partie de l’unité de la plaine du Roussillon. C’est une vaste dépression en demi-cercle largement ouverte sur la mer à l’est et entourée de reliefs. Ce sont la chaîne des Albères au sud, le massif du Madrès à l’ouest, le massif des Corbières au nord. Elle correspond à un bassin d’effondrement post-orogénique (après l’édification des Pyrénées). La convergence s’amorce dès le Crétacé supérieur et le raccourcissement principal culmine à l’Éocène. Le fossé du Roussillon s’est ouvert à l’Oligocène et au Miocène, dans un contexte tectonique extensif lié à l’ouverture du golfe du Lion avec une mise en jeu de cassures et d’effondrements concernant la zone axiale cristalline des Pyrénées. La bordure septentrionale de cette dépression est formée par les nappes de charriage et la couverture mésozoïque du massif des Corbières; ce sont des unités tectoniques mises en place lors des phases compressives de l’orogenèse.
Une avancée du massif des Corbières est prolongée vers la mer par le cap Leucate. C’est une barrière naturelle qui isole la plaine par le nord. L’étang occupe cette zone, la plus septentrionale de la plaine du Roussillon, le bassin de Leucate épouse le relief de cette avancée calcaire. Les reliefs, couverts de garrigue, dominent ses rives. Le bassin de Salses, au sud, s’ouvre là où la bordure des Corbières s’éloigne vers l’ouest; elle cède alors la place aux alluvions du Roussillon. Les rives basses et plates prolongent la plaine de la Salanque.
2. Le remplissage néogène et quaternaire
Le bassin s’est progressivement rempli de dépôts marins et continentaux au Néogène. La crise de salinité messinienne est un événement régional ayant affecté l’évolution du bassin méditerranéen, mais son expression locale et son rôle exact dans la morphologie actuelle sont à aprodondir. Le Pliocène est marqué par une nouvelle phase de sédimentation, relayée au Quaternaire par les dépôts alluviaux et littoraux (sables, argiles et molasses) formant ainsi de puissantes assises. Les travaux hydrogéologiques de H. Got (1965, un forage pétrolier près de Canet) ont recoupé plus de 1 000 mètres de dépôts néogènes, avec 235m de Miocène argileux et molassique et 780m de Pliocène argilo-sableux. Ces dépôts néogènes (constituant l’essentiel du remplissage) sont partout recouverts d’alluvions fluviatiles quaternaires déposées au fil des transgressions successives. Les forages de la plaine de la Salanque (à un ou deux km au sud de l’étang) ont traversé de 80 à 130 mètres d’alluvions; les dix à vingt premiers mètres se rattachent au Quaternaire.
3. En héritage des oscillations marines et rôle du karst
Comme les autres lagunes méditerranéennes, l’étang de Salses-Leucate résulte d’une alternance de phases érosives et de remplissages qui accompagnent les régressions et transgressions marines du Quaternaire. Sa configuration actuelle est le résultat de la phase sédimentaire entamée il y a environ 15 000 ans avec la transgression holocène (=flandrienne ). La remontée postglaciaire du niveau marin a progressivement transformé les anciens reliefs littoraux et favorisé la mise en place du système lagunaire actuel. La configuration actuelle résulte d’une histoire complexe combinant variations du niveau marin, érosion, apports alluviaux et construction du cordon littoral au cours du Quaternaire et de l’Holocène. Les cailloutis qui forment le soubassement des îlots de la Rascasse, de Vy et des Dosses seraient la marque des dépôts d’un ancien cours de l’Agly; l’orientation nord-sud de la cuvette de Salses conserverait la mémoire de ces variations successives du comblement.
La géologie détermine le régime hydrologique. Les calcaires fissurés des Corbières , en absorbant les eaux météoriques et en alimentant de vastes réseaux karstiques, restituent à l’étang l’essentiel de son eau douce par les résurgences décrites. Les dépôts sédimentaires de la lagune se répartissent entre sables et vases. Les vases s’accumulent surtout en bordure des zones humides périphériques, le long de la berge ouest (protégée des vents), et dans le bassin de Dindilles, où ce taux de vase peut atteindre 90 %.
III. Botanique
La couverture végétale de l’étang se structure en deux niveaux. D’une part, la végétation benthique submergée, tapissant les fonds, d’autre part une ceinture de végétations halophiles et palustres bordant le plan d’eau et les zones humides périphériques.
1. La végétation benthique : herbiers et algues
Les macrophytes colonisent la quasi-totalité des fonds de l’étang représentant des biomasses importantes mais leur distribution varie selon la profondeur, la nature du substrat, la lumière, l’hydrodynamisme et le degré de confinement. Cette flore benthique est dominée par les magnoliophytes (= phanérogames ou angiospermes marines). Ce sont des plantes à fleurs sous-aquatiques formant les herbiers. Trois espèces sont caractéristiques des eaux saumâtres : Ruppia cirrhosa (plus localisée), Zostera marina (moins abondante) et surtout Zostera noltei qui est l’espèce pionnière dominante; elle est adaptée aux fortes contraintes hydrodynamiques et aux milieux pauvres en matière organique. Ces herbiers occupent une grande part de la surface lagunaire. Leur présence et leur état sont des indicateurs importants de l’état écologique de la lagune.
Les algues contribuent de cette diversité. On a les algues vertes permanentes, Valonia aegagropila et Acetabularia acetabulum. Les algues vertes opportunistes, Chaetomorpha, Cladophora et Ulva, peuvent proliférer dans les secteurs enrichis en nutriments. Leur accumulation excessive peut contribuer à la dégradation locale de l’habitat et à des épisodes de déficit en oxygène (proximité des stations d’épuration ou des piscicultures). Les algues rouges (Gracilaria gracilis, Alsidium corallinum, Halopithys incurva). Elles tendent à envahir la zone centrale du bassin sud au détriment des herbiers. Diverses algues brunes s’ajoutent(Dictyota sp.). Les inventaires font état de plus de soixante-dix espèces de macrophytes (DOCOB, 38 Rhodophytes, 11 Chromophytes, 14 Chlorophytes et 3 Magnoliophytes); près de 15 % sont introduites. Ce bilan est assujetti à variations évolutives au fil des campagnes de suivi. L’étang est relativement pauvre en phytoplancton, sa biomasse chlorophyllienne s’est révélée cinq fois inférieure à celle de Bages-Sigean.
La santé de ces herbiers demeure précaire. Le recouvrement par les magnoliophytes fluctue. Il peut régresser sous par la proliférative d’algues envahissantes et des crises anoxiques estivales. Le suivi régulier des macrophytes en fait un bioindicateurs de l’état de la lagune.
2. La ceinture végétale périphérique
En bord de plan d’eau et dans les zones humides se développe une grande variété de végétation halophile et palustre qui est adaptée à la salinité et aux écart de niveaux d’eau. Les inventaires (Natura 2000) sur les zones humides du sud de l’étang (exemple de la Sagnette) donnent une image détaillée bien représentative. Cinq grands types d’habitats sont identifiés (2 sont d’intérêt communautaire).
Les prés salés méditerranéens (habitat d’intérêt communautaire 1410): ils regroupent des végétations herbacées prairiales soumises à inondation hivernale et dominées par les glumiflores (graminées, cypéracées et joncacées). Selon la topographie et la salinité, on a des faciès sub-halophiles à Chiendent du littoral (Elytrigia atherica), accompagnés de Jonc aigu (Juncus acutus), d’Iris maritime (Iris spuria) et de Saladelle de Narbonne (oc. saladèla) (Limonium narbonense). On dénombre des faciès halo-psammophiles, dans les dépressions post-dunaires, à Plantain à feuilles grasses (Plantago crassifolia), Statice raide (Limonium virgatum) et Inule faux-crithme (Inula crithmoides).
Les fourrés halophiles méditerranéens (habitat d’intérêt communautaire 1420), les sansoira (oc.) ou sansouïre, qui se composent d’une végétation vivace de plantes grasses buissonnantes dominée par les salicornes (oc. engana) ; sur les vases salées/très salées, on a la Salicorne en buisson (Sarcocornia fruticosa) et la Salicorne pérenne (Sarcocornia perennis).
A proximité, se développent des fourrés de tamaris, dominés par Tamarix gallica avec aussi Tamarix africana .
Les roselières (ou phragmitaies) sont dominées par le roseau commun (Phragmites australis), (oc. cana) ; il supporte jusqu’à 22 g/L de salinité et 1,5 m d’eau. Ils entourent les marais et bras morts. Les roselières assurent la protection des berges par effet brise-lames, piègent les sédiments, contribuent à l’épuration des eaux. Elles abritent une faune très diversifiée.
pelouses méditerranéennes sub-nitrophiles à graminées annuelles (Bromus, Aegilops, Avena, Vulpia)..
Un réseau de fossés, petits canaux et rigoles » les agulhas (oc.) » irriguent et drainent ces milieux. Une petite frange boisée à Aulne glutineux (oc. vèrnhe) (Alnus glutinosa) et Frêne commun (Fraxinus excelsior) (oc. fraisse) rappelle l’intérêt des forêts alluviales (habitat 91E0).
3. La flore patrimoniale et les espèces envahissantes
Plusieurs espèces d’orchidées sont présentes dans les zones humides périphériques. L’Ophrys abeille (Ophrys apifera), l’orchis bouc (Himantoglossum hircinum) et l’orchis géant (Himantoglossum robertianum) sont notamment recensés et classé en préoccupation mineure (LC) dans la Liste rouge nationale des orchidées.
Ce milieu subit la pression d’espèces végétales qui sont les espèces exotiques envahissantes avérées, les espèces introduites susceptibles de poser problème et les espèces surveillées . Le Conservatoire botanique national méditerranéen de Porquerolles a présenté un système de listes (noire, grise, d’observation, blanche) basé sur le risque encouru. Sur les zones humides du sud on a en liste noire, l’Agave américaine (Agave americana), la Canne de Provence (Arundo donax), le Chèvrefeuille du Japon (Lonicera japonica), l’Érable négundo (Acer negundo), l’Herbe de la Pampa (Cortaderia selloana), l’Olivier de Bohème (Elaeagnus angustifolia), le Séneçon en arbre (Baccharis halimifolia) et le Séneçon du Cap (Senecio inaequidens). La progression de ces espèces menace la stabilité des habitats naturels, au détriments des espèces locales.
IV. La faune
La faune de l’étang de Salses-Leucate occupe les compartiments de l’écosystème lagunaire : la faune benthique des fonds, la faune pélagique et l’ichtyofaune et l’avifaune du plan d’eau et de ses marges; l’herpétofaune, l’entomofaune et les chiroptères occupent des zones humides périphériques.
1. La faune benthique et les coquillages
La richesse du benthos est corrélée à un milieu stable et à son degré de marinisation. Dès 1987, Clanzig avait identifié 131 espèces strictement associées aux bassins. Elles se répartissent entre mollusques (40 % : palourdes, moules, huîtres plates…), crustacés (20 % : crevettes roses et grises…) et annélides (10 %). Les 30 % restants relèvent d’autres taxons (échinodermes entre autre). Des échantillonnages ultérieurs (en 2000) ont mis en évidence une prédominance des annélides polychètes et une distribution trophique contrastée entre les deux bassins. Les détritivores dominent dans le bassin sud qui est plus sédimentaire, avec une répartition plus équilibrée entre filtreurs, détritivores et carnivores dans le bassin nord.
Proche des trois graus, des peuplements de grande nacre (Pinna nobilis), sont protégés et assez rares dans les lagunes languedociennes. Ces gisements avaient été observés, parfois en forte densité. Ces populations ont été historiquement abondantes. Elles ont subi un effondrement majeur à l’automne 2016, consécutif à un épisode de mortalité de masse ayant frappé la quasi-totalité des effectifs de l’espèce en Méditerranée. Elle a été au bord de l’extinction. C’est attribué essentiellement a Haplosporidium pinnae, un parasite. Des travaux récents suggèrent une étiologie plurifactorielle (bactéries et autres agents). Les populations naturelles de moules et d’huîtres plates sont présentes dans le sud de l’étang. Leur abondance et leur intérêt pour la conchyliculture ont fortement évolué au cours du temps sous l’effet des pressions d’exploitation et des maladies parasitaires.. La présence locale du ver tubicole Ficopomatus enigmaticus ( « cascalh ») est un indicateur de milieux très enrichis en matière organique, signalant ainsi les secteurs en moins bon état écologique. La potentialité conchylicole a, dès les années 1950-1960, suscité les premières études hydrologiques approfondies de l’étang.
2. L’ichtyofaune et les hippocampes
Le peuplement piscicole associe des espèces euryhalines qu’elles soient sédentaires ou migratrices et des espèces dulçaquicoles limitées aux résurgences. On recense l’anguille, le loup (bar), la daurade royale, les mulets et muges, la sole, le sar, la bogue, le rouget, la blennie, le gobie, la grande roussette et la gambusie. L’anguille est l’espèce la plus pêchée de l’étang (avec le loup, la daurade, le mulet et la sole).
L’étang de Salses-Leucate abrite des populations d’hippocampes : l’Hippocampe à museau court (Hippocampus hippocampus) et l’Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus). Ils ne sont présents que dans peu de lagunes languedociennes (présents à Thau). Ils sont liés aux herbiers et aux algues et en particulier des herbiers de phanérogames; leur présence atteste par de l’existence d’habitats benthiques favorables.
3. L’avifaune
Espèces des roselières
C’est le cœur du peuplement patrimonial de Leucate. Le Butor étoilé et le Blongios nain sont les deux hérons strictement inféodés : ni l’un ni l’autre ne niche ou ne se cache ailleurs que dans la phragmitaie dense. Le Héron pourpré y installe ses colonies au ras de l’eau, dans les massifs de roseaux les plus épais. La Lusciniole à moustaches est le passereau emblématique de cet habitat, c’est une fauvette aquatique liée aux roselières inondées mêlées de laîches. Le Busard des roseaux y niche à même le sol et y chasse en vol lent. La Talève sultane occupe les roselières les plus denses en lisière d’eau libre. J’y ajoute, pour leur nidification, le Crabier chevelu et le Bihoreau gris y installent leurs colonies mixtes dans les roseaux hauts et les fourrés riverains pour la nidification. L’étang tient un rôle d’hivernage pour le Flamant rose et de zone alimentaire pour la Sterne naine.
Espèces des sansouïres et marais
La sansouïre constitue le domaine d’alimentation plutôt que de nidification. On y trouve les hérons en gagnage : l’Aigrette garzette, chasseuse des vasières et des bas-fonds saumâtres, le Crabier chevelu, le Bihoreau gris et le Héron pourpré; ils exploitent tous les eaux peu profondes des marais. C’est le terrain de chasse du Busard des roseaux, qui prospecte les sansouïres et les prés salés au-delà de sa roselière de nidification. Le Rollier d’Europe fréquente les franges sèches et les milieux ouverts bordant ces marais.0
Espèces hivernantes
L’es espèces qui restent à Leucate pendant la mauvaise saison sont sédentaires ou les populations nordiques descendant hiverner en Méditerranée. La Talève sultane est résidente à l’année. La Lusciniole à moustaches est l’une des très rares fauvettes aquatiques d’Europe à hiverner dans ses roselières (ne gagner pas l’Afrique). Le Butor étoilé est présent en hiver (avec des hivernants venus du nord), l’Aigrette garzette, fortement sédentarisée sur le littoral languedocien, une partie des Busards des roseaux (certains individus hivernent sur les zones humides méditerranéennes).
Espèces migratrices
La majorité du peuplement de hérons est constitué de migrateurs transsahariens qui ne sont présents qu’à la belle saison comme le Héron pourpré, le Crabier chevelu, le Bihoreau gris et le Blongios nain. Ils arrivent en mars-avril et hivernent au Sahel (à la fin de l’été) idem pour le Rollier d’Europe . L’Aigrette garzette et le Busard des roseaux sont des migrateurs partiels; une partie migre une autre stationne..
Espèces nicheuse
La quasi-totalité de la liste se reproduit sur le site ou à sa périphérie immédiate. Dans la roselière et les héronnières associées : Héron pourpré, Crabier chevelu, Bihoreau gris, Blongios nain, Butor étoilé (nidification rare et à très fort enjeu), Lusciniole à moustaches, Talève sultane et Busard des roseaux. Autour des vasières, l’Aigrette garzette en colonies mixtes. Enfin le Rollier d’Europe, qui niche non pas dans l’eau mais en cavité — vieux arbres, ripisylves, parfois nichoirs — dans les milieux ouverts secs qui ceinturent l’étang.
4 Herpétofaune, entomofaune et chiroptères.
Parmi la faune des zones humides périphériques on a l’Émyde lépreuse (Mauremys leprosa), tortue dulçaquicole (12 à 20 cm), elle est là a la limite septentrionale de son aire de répartition. L’essentiel des populations françaises est concentrées dans les Pyrénées-Orientales. L’Émyde lépreuse est une espèce dont les populations françaises sont principalement concentrées dans le sud du pays. Elle partage avec la Cistude d’Europe les menaces liées à la dégradation des zones humides et à l’introduction de tortues exotiques. . Le suivi herpétologique confirme la présence du lézard ocellé (oc. rassada) (Timon lepidus), couvert par un Plan national d’actions, de la couleuvre de Montpellier (Malpolon monspessulanus), du Lézard catalan (Podarcis liolepis), du Psammodrome d’Edwards (Psammodromus edwarsianus), de la rainette méridionale (Hyla meridionalis) et de la grenouille de Pérez (Pelophylax perezi).
L’entomofaune avec l’Agrion de Mercure (Coenagrion mercuriale), compte une demoiselle d’intérêt communautaire (annexe II de la directive Habitats) inscrite au DOCOB, classée en préoccupation mineure (LC) sur la Liste rouge des odonates (oc. pica-sèrp =libellule) de France métropolitaine. Le document de gestion de 2013 la donnait « en danger » en France mais le statut de l’évaluation nationale ultérieure ne l’a pas confirmé. On recense aussi l’Agrion élégant (Ischnura elegans) et l’Empuse (Empusa pennata).
Les zones humides constituent un terrain de chasse potentiel pour plusieurs chiroptères (oc. ratapenada) d’intérêt communautaire. Ont été identifiés le grand murin (Myotis myotis), le grand et petit Rhinolophes (Rhinolophus ferrumequinum, R. hipposideros), le minioptère de Schreibers (Miniopterus schreibersii), le murin de Capaccini (Myotis capaccinii) et le petit Murin (Myotis blythii).
La faune subit la concurrence d’espèces introduites envahissantes (même problème que la flore), avec le Ragondin (Myocastor coypus), l’Écrevisse de Louisiane (Procambarus clarkii), le crabe bleu (Callinectes sapidus) et la Tortue de Floride (Trachemys scripta), cette dernière entre en concurrence avec l’Émyde lépreuse.
V. Un patrimoine naturel sous statuts de protection
Cette richesse écologique a conduit à la mise en place de plusieurs dispositifs de connaissance, de protection et de gestion. Le complexe lagunaire est couvert par deux sites Natura 2000 complémentaires. Le site FR9101463, relevant de la directive Habitats, a été proposé comme site d’intérêt communautaire en 1998 puis désigné comme ZSC. Le site FR9112005 (relevant de la directive Oiseaux) a été reconnu comme ZPS en 2006. La lagune est couverte par des ZNIEFF (inventaire scientifique, sans protection réglementaire directe) et bénéficie de l’appui du Conservatoire du littoral (maîtrise foncière ou protection de certains secteurs), sa gestion est coordonnée par le syndicat mixte RIVAGE (structure de gestion et d’animation). En 2017, l’étang de Salses-Leucate a été inscrit sur la liste des zones humides d’importance internationale de la convention de Ramsar comme site n° 2307. Le site Ramsar(reconnaissance internationale d’une zone humide d’importance internationale) couvre 7 637 hectares et comprend la lagune ainsi que ses zones humides périphériques. Il s’étend sur neuf communes d’où l’écart avec la surface du seul plan d’eau lagunaire.
Conclusion
L’étang de Salses-Leucate forme un ensemble où tout est interconnecté. Sa géologie explique sa forme et son fonctionnement hydrologique. Ceci influence la salinité, qui détermine à son tour la répartition des plantes. Cette végétation constitue des habitats et des ressources à une faune riche et variée. La lagune constitue un écosystème remarquable, marqué par ses herbiers, ses poissons, ses hippocampes et ses nombreux oiseaux migrateurs.
Mais cet équilibre reste fragile. Les épisodes d’anoxie, la régression des herbiers, les parasites et les espèces envahissantes montrent que la lagune est soumise à de fortes pressions y compris anthropiques. Les dispositifs Natura 2000, les ZNIEFF et la reconnaissance Ramsar témoignent à la fois de la valeur écologique du site et de la nécessité de sa gestion. L’étude de la falaise de Leucate permettra de compléter cet article en regardant un autre élément majeur du paysage et de la géomorphologie du site.
Bibliographie
Sources primaires et travaux scientifiques
ARNAUD, Pierre ; RAIMBAULT, René. « L’étang de Salses-Leucate. Ses principaux caractères physico-chimiques et leurs variations (en 1955-1956 et de 1960 à 1968) ». Revue des Travaux de l’Institut des Pêches maritimes, tome 33, fasc. 4, 1969, p. 335-443.
CLANZIG, S. Inventaire des invertébrés d’une lagune méditerranéenne des côtes de France : biocénoses et confinement, l’étang de Salses-Leucate (Roussillon). 1987 [cité par le Syndicat mixte RIVAGE].
GOT, Henri. Travaux d’hydrogéologie et de sédimentologie de la plaine de la Salanque et du Roussillon, 1965 [cités par Arnaud & Raimbault, 1969].
CATANESE, G. ; GRAU, A. ; VALENCIA, J. M. et al. « Haplosporidium pinnae sp. nov., a haplosporidan parasite associated with mass mortalities of the fan mussel, Pinna nobilis, in the Western Mediterranean Sea ». Journal of Invertebrate Pathology, vol. 157, 2018, p. 9-24.
UICN FRANCE, MNHN, OPIE & SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’ODONATOLOGIE. La Liste rouge des espèces menacées en France — Libellules de France métropolitaine. Paris, 2016.
IFREMER. Suivi DCE des macrophytes des masses d’eau de transition — lagune de Salses-Leucate (rapports du réseau de surveillance), 2016-2021.
Documents de gestion et d’inventaire
SYNDICAT MIXTE RIVAGE. Stratégie de Gestion en faveur des Zones Humides périphériques à l’étang de Salses-Leucate. Entités 14 et 16 — « La Sagnette ». Tome 1 : État des lieux et Plan de Gestion 2013-2018. Leucate : Syndicat RIVAGE, 2013.
SYNDICAT MIXTE RIVAGE. Document d’objectifs (DOCOB) des sites Natura 2000 du Complexe lagunaire de Salses-Leucate. 2011.
Ressources en ligne
SYNDICAT MIXTE RIVAGE. « L’écologie de l’étang » et « L’étang de Salses-Leucate ». rivage-salses-leucate.org [consulté en août 2026].
PÔLE-RELAIS LAGUNES MÉDITERRANÉENNES. « Les herbiers de l’étang de Salses-Leucate : prairies de biodiversité » et fiche « Étang de Salses-Leucate ». pole-lagunes.org [consulté en août 2026].
SECRÉTARIAT DE LA CONVENTION DE RAMSAR. Fiche descriptive sur les zones humides Ramsar (FDR) — « Étang de Salses-Leucate », site n° 2307, 2017. rsis.ramsar.org.
INVENTAIRE NATIONAL DU PATRIMOINE NATUREL (INPN) / DREAL OCCITANIE. Fiches des sites Natura 2000 FR9101463 « Complexe lagunaire de Salses » et FR9112005 « Complexe lagunaire de Salses-Leucate », et ZNIEFF associées. inpn.mnhn.fr [consulté en août 2026].